Indulgence
Malgré tout, le bon grain en nous et autour de nous, continue de croître. L’un des signes caractéristiques de la façon de grandir du grain qui vient de Dieu est sa liberté de pousser malgré tous les empêchements et les difficultés. La réaction du patron au désarroi alarmé de ses serviteurs est emblématique : « laisser l’un et l’autre grandir ensemble » (Mt 13,30). Le patron a une double connaissance : il a lui-même semé du bon grain dans son champ » et il sait très bien que « un ennemi a fait cela » (13,28). Le patron connaît bien la semence qu’il a fait tomber dans la terre et ne craint pas « la mauvaise herbe », surtout, il ne se laisse pas impressionner, ni paniquer, prenant le risque de faire ainsi le jeu de « l’ennemi ». La parole de l’apôtre est illuminant : « Celui qui scrute les coeurs sait ce que désire l’Esprit, car il intercède pour les saints selon les desseins de Dieu » (Rm 8, 26).
La première lecture nous emmène directement au coeur de l’attitude divine qui doit devenir la nôtre aussi face aux choix importants de la vie : « Tu juges avec tendresse et nous gouvernes avec beaucoup d’indulgence » (Sa 12, 18). L’indulgence divine n’a rien à voir avec la faiblesse qui démissionne devant le mal. Au contraire, c’est une forme de « pouvoir » qui s’érige comme un mur contre « l’insolence » (12, 17) du mal. Tout cela devient une règle indispensable : « le juste doit aimer les hommes » (Sa 12, 17). Aimer signifie alors attendre et patienter sans rien faire pour laisser tout se réaliser.
La récolte sera pour la fin du monde, lorsque les anges feront la récolte : ce n’est pas à l’homme de récolter, nous ne sommes pas garants de la réussite finale de nos propres œuvres : s’il y a un danger d’indifférence et de superficialité, il y a néanmoins le danger d’un excès de responsabilité. L’homme sème, soigne, mais ce n’est pas à nous de décider du temps de la récolte. Donc, alors que les serviteurs auraient voulu déclarer la guerre à la mauvaise herbe, le patron ne peut, ne veut, car le moindre petit grain a le droit d’être accueilli intégralement de fond en comble. La logique du patron est donc celle de prendre soin, même du dernier petit grain : chaque lueur, chaque étincelle, chaque petit bout de bonté possible est accueilli au risque de supporter le mal toute une vie. Si l’on ne peut risquer de ne rien perdre de nous-mêmes, à plus forte raison, nous ne pouvons imaginer perdre quelqu’un (cfr Jn 17, 12). Comme l’explique Anselm Grün :
C’est seulement si le bon grain et la mauvaise herbe poussent ensemble que le premier fleurira. Toutefois, nous ne pouvons l’arracher. Dans la profondeur de notre âme il y a une tendance à vouloir éliminer tous nos côtés imparfaits. Alors, notre âme ne porte plus de fruit et ne peut plus s’épanouir, même en bien. Il faut beaucoup de patience et de maîtrise de soi pour laisser procéder en nous les deux dimensions. Il s’agit aussi de rester libre de l’obligation intérieure de devoir juger tout. Je renonce à juger le bon grain et la mauvaise herbe. Je les laisse grandir et je confie à Dieu, le seigneur du monde, le jugement sur les deux aspects. 1
1. A. GRÜN, p. 77.






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