En morceaux !
La question que Paul dépose dans nos oreilles et dans nos coeurs » résonne profondément : « Peut-être la tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, le danger, l’épée ? » (Rm 8, 35). Toutes ces dures et difficiles réalités de la vie qui risquent de nous isoler et de nous appauvrir toujours d’avantage, peuvent, au contraire, devenir l’occasion pour une plénitude imprévue. La parole du prophète résonne de la profondeur des siècles et interroge surtout ceux – et nous en faisons partie – qui pensent n’avoir besoin de rien et de personne : « Pourquoi dépensez-vous votre argent pour ce qui n’est pas du pain, votre gain pour ce qui ne rassasie pas ? » (Is 55, 2). A la question par laquelle le prophète démasquera notre prétention d’autosuffisance et l’illusion de pouvoir tout acheter, suit une invitation : « Allez, écoutez- moi et vous mangerez de bonnes choses et dégusterez des mets succulents », et encore « tendez l’oreille… » (55,2-3).
Ces paroles d’Isaïe s’accomplissent sous nos yeux dans la narration de l’évangile qui se conclut par une remarque à ne pas sous-estimée et à comprendre dans toute la compréhension d’un message et d’un appel pour notre propre vie : « Tous mangerons à satiété et emporter les morceaux restants : douze paniers pleins » (Mt 14, 20). La différence qui fait le miracle est le miracle de la différence entre l’instinct des disciples qui conseillent au Seigneur Jésus de congédier la foule : « qu’elle aille dans les villages s’acheter à manger » (14, 15) et la décision contraire de partir de ce qui est et de croire que cela pourrait suffire pour tous : « Il rompit les pains, les donna aux disciples et les disciples à la foule » (14, 19). Il est certain que pour une mentalité de consommation, qui cherche continuellement d’accroître le pouvoir d’acquisition, ce geste de Jésus représente une révolution. Il n’est pas difficile d’imaginer les dégâts que cette décision a représenté pour les boulangeries alentours.
Le défi de l’Evangile est de passer du « pouvoir d’acquisition » à la « joie du don » et cela à tous les niveaux de notre vie relationnelle dont la nourriture est un symbole fort et expressif. Il ne reste pas dans les paniers des pains entiers, à peine sortis du four ou à peine achetés mais bien des « morceaux » (14, 20) et ceci pour dire que ce qui nourrit n’est pas le pain que nous achetons ou vendons, mais bien le pain de la vie que nous sommes capables de rompre et de partager. Ce qui rassasie la faim de sens que nous portons en nous, n’est pas un pouvoir d’acquisition croissant dont les symboles sont les sacs de course toujours plus colorés et avenants de nos magasins, mais ce qui de nous et à travers nous est mis à disposition de la vie des autres et dont nous pouvons aussi recevoir un surplus de sens et de joie pour notre vie. L’Eucharistie que nous célébrons est plus plus qu’un geste cultuel et sacré pour être en paix avec notre conscience, c’est, au contraire, un geste existentiel. Nous sommes ainsi appelés à convertir notre coeur de l’attitude d’envoyer les autres dans les magasins pour acheter, afin de les garder près de nous pour mettre ensemble les morceaux et les partager. La « satiété » (Mt 14, 20) ne peut qu’être le fruit et le signe de la « compassion » (14, 14) qui nous rend compagnons. Le contexte de cet épisode évangélique est celui « de la mort de Jean Baptiste » (14, 13), les gestes que nous accomplissons pendant l’Eucharistie sont mémoire du don pascal du Christ Seigneur, le défi que Jésus lance aux apôtres est pour nous : « Il n’est pas nécessaire qu’ils y aillent, donnez-leur vous-mêmes à manger » (14, 16).






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